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Catherine Clément, philosophe, romancière, connaissant bien, pour y avoir vécu pendant de longues années, l'Inde et sa civilisation, dirige l'Université populaire du Quai Branly. Elle dit ici les ambitions et les déterminations d'un projet novateur. |
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C&D :
Diriez-vous de l'université Populaire du Quai Branly qu'elle se donne pour mission d'instruire à nouveaux frais une pensée de l'universel, faisant place à l'altérité et à la diversité du monde ?
Catherine Clément Il y a longtemps déjà que la pensée de l'universel fait place à l'altérité, au sens le plus large du terme. Prenons la Déclaration universelle des droits de l'homme, celle qui fut adoptée en décembre 1948 par l'Assemblée générale de l'ONU: héritière d'un long cheminement venu des Lumières, et de deux guerres mondiales meurtrières (les deux à la fois), elle rassemble toute l'altérité des nations dans un bel effort de morale politique pour tous. Et pourtant, il existe aujourd'hui au sein de l'ONU trois fois plus de nations qu'à l'époque, 192 exactement, de sorte qu'il n'est pas inutile de vérifier si les termes de 1948 "tiennent" encore (une petite cinquantaine de Nations ont voté la Déclaration ; quelques-unes se sont abstenues, par exemple l'Arabie saoudite et l'Afrique du Sud de l'époque).
S'agissant de la diversité, c'est une autre affaire. C'est un terme ambigu, "diversité"; Lévi-Strauss a préféré parler de "différence", terme qui me semble plus aigu et plus juste, notamment lorsqu'il précise, dans un texte magnifique sur les Mandan et les Hidatsa, que "les fleurs fragiles de la différence ont besoin de pénombre pour exister".
Cela tombe bien, car c'est l'une des idées du musée du quai Branly : non pas seulement faire apprécier les objets exposés pour leurs qualités propres, notamment artistiques, mais dans leurs fonctions, leurs visions du monde, ce à quoi ils servent. Il n'est pas impossible que la pénombre voulue par Jean Nouvel illustre en partie cette conception.
A quel risque s'exposait selon vous une simple présentation muséographique de ces collections ?
Ne sachant pas du tout ce que serait une simple présentation muséographique, je ne sais quels risques on aurait pris ! Je pense qu'il n'existe nulle part de "simple" présentation muséographique, même dans le plus petit musée du monde- je pense à celui d'Iqaluit, capitale du Nunavut, état Inuit de la fédération du Canada, où le musée, grand comme un mouchoir de poche, est à la fois simplissime et bourré de sens.
Faire voir la diversité n'est pas la réduire à l'altérité, au contraire. Ce n'est pas signifier que nous sommes tous frères, c'est signifier que cette fraternité prend mille formes pour façonner mille mondes. Mais il est vrai que le terme d'altérité me pose un vrai problème: car depuis Rimbaud ( "Je est un autre") et Freud ( ou Lacan, qui disait" L'Inconscient est le discours de l'Autre"), l'altérité n'est pas ailleurs qu'en nous. Ou alors, et ceci me conviendrait tout à fait, le propos du musée du quai Branly serait aussi de faire surgir notre altérité inconsciente parce qu'elle se confronte à du même, exposé devant les yeux de chacun. Ce que veut faire l'Université populaire du quai Branly est un peu différent : tester, éprouver les critères actuels de l'universel et voir comment ils fonctionnent, pourquoi et où ils ne fonctionnent pas- cela revient à chercher la source des conflits et des guerres.
Il existe bien des manières de penser l'universalité. Quels sont selon vous les points problématiques des approches et les usages les plus répandus de cette notion dans notre pays ?
Oh ! Si vous prenez les termes exacts de la Déclaration de l'ONU, il y en a beaucoup, comme partout ! La loi Gayssot, par exemple, qui interdit l'expression publique de l'antisémitisme et du racisme, est en contradiction avec la Déclaration, dont l'un des articles prescrit l'absence totale de restriction de la liberté d'expression. Le droit au travail, la libre circulation des individus entre pays, autant de points qui ne sont pas encore entièrement appliqués chez nous. L'égalité totale entre hommes et femmes est encore inappliquée dans les faits.
Ailleurs, les articles sur le libre choix du mariage sont quotidiennement violés par nombre de pays ; et c'est précisément ce tour du monde des difficultés que nous allons tenter d'établir. Mais comme vous le voyez aussi avec l'exemple de la loi Gayssot, la Déclaration de 1948 est bien imparfaite et demande à être repensée- c'est ma conviction personnelle. Alors, peut-on dire qu'il existe bien des manières de penser l'universalité ? Ce serait dangereux. Autant dire que l'univers est trop divers pour faire la paix selon des lois communes. Je pense qu'il est préférable de réfléchir à plus d'universalité, pensée ensemble, avec le maximum d'autres.
Par exemple ?
Prenez la toute nouvelle Déclaration des droits des peuples autochtones, adoptée par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU en juin 2006, et qui devrait être débattue maintenant à l'Assemblée générale de l'ONU. Elle bouscule sérieusement les droits des nations; elle reconnaît les droits coutumiers collectifs, par exemple, et la propriété collective des autochtones sur les terres dont ils ont été dépossédés. Elle prescrit des règles environnementales proposées par les autochtones sur les eaux douces et même sur les zones de pêche. Voilà une nouvelle façon d'avancer sur l'universel ! Elle n'est pas aisée; de nombreux pays s'y opposent, bien sûr, car elle reconnaît de facto les exactions des conquêtes guerrières. Mais après dix années de discussion, la voici, enfin terminée. Si vous voulez prendre un exemple français, elle correspond à peu près à ce qui est en train de s'appliquer en Nouvelle-Calédonie avec les accords de Nouméa, validés par référendum. Elle est donc réalisable si les nations sont de bonne volonté... |
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Instruire l'universel semble relever d'une ambition qui ne saurait faire l'économie de la question de la langue. Quelle place entendez-vous accorder aux langues et aux littératures orales des civilisations non-occidentales ?
Vous avez raison sur le principe. L'Université populaire du quai Branly comporte des cabines de traduction pour un certain nombre de langues, celles pour lesquelles on trouve des traducteurs - il en existe de très nombreuses, y compris parmi les langues non écrites. Pour les langues, je ne suis pas inquiète. Pour les littératures orales, c'est plus complexe, mais à vrai dire, c'est plutôt le travail des arts de scène, dont la vocation est justement de faire entendre et de montrer les littératures orales, par exemple, dans les formes du Mahabharata qui seront au théâtre Claude Lévi-Strauss (dans le musée) à partir du 29 septembre, sous la direction d'Alain Weber.
Le cycle que vous proposez sur l'histoire de la colonisation est très attendu. Comment avez-vous procédé pour mettre au point ce programme ? Quelles questions, quels arbitrages se sont présentés à vous ?
Il ne s'agit pas d'une histoire de la colonisation française, mais d'une histoire mondiale de la colonisation, dans laquelle, bien entendu, la colonisation française sera traitée. Une histoire mondiale, c'est considérable ; c'est pourquoi il nous faudra plusieurs années.
Pour la première année, le choix s'est porté sur la colonisation d'origine européenne à partir des premiers explorateurs portugais, à l'instigation de l'infant Henri de Portugal, vers la fin du XVe siècle. Suivent, dans l'ordre chronologique, l'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, etc. Mais pour ne pas nous dérober au travail historique qui nous regarde, nous commençons par deux séances sur la France: la première sera sur la colonisation, la seconde sur la décolonisation.
A la fin de l'année, nous irons vers d'autres mondes avec les colonisations ottomanes et japonaises. Pour la programmation de l'année prochaine, je suis en train d'y travailler. Elle ne sera sans doute pas traitée de la même manière, mais à partir d'événements suffisamment importants pour retentir sur plusieurs pays, voire un continent entier : par exemple, le Congrès de Berlin en 1885, qui a partagé l'Afrique entre les colonisateurs européens ; ou la sanglante Partition des Indes en 1947. N'étant pas historienne de formation, j'ai confié la programmation de ce cycle à l'historien Marc Michel, professeur émérite à l'Université d'Aix-en-Provence, spécialiste de la colonisation, qui a choisi tous les intervenants et qui a fait la première conférence sur la colonisation française.
Vous souhaitez revenir à une forme de débat telle que les universités du Moyen Age en proposaient : la dispute. Qu¹en attendez-vous ?
Rien n'est plus contraire à l'exercice de la démocratie que les débats télévisés où l'on se coupe la parole, où l'on braille, où l'on crie. Les paroles n'y sont plus audibles, les idées n'y ont plus leur place. C'est dans le courant des années 1970, en suivant le lumineux séminaire de Roland Barthes sur l'histoire de la rhétorique médiévale, que j'ai découvert ce qu'était la disputatio : deux plaidoyers soutenus tour à tour pour laisser les idées se déployer. Ensuite, on peut dialoguer.
Ce que j'en attends ? D'abord, le libre déploiement des idées. Et c'est ce qui s'est passé dans les deux premières disputes, la première entre l'ethnologue Anne-Christine Taylor et le philosophe Bernard-Henri Lévy, la seconde entre l'ethnologue Maurice Godelier et la psychanalyste Julia Kristeva. Les premiers débattaient de l'unité de la famille humaine, les deuxièmes de la nature de la barbarie. Les exemples foisonnaient, superbement racontés; les idées ont pris leur essor. Bien des choses furent surprenantes.
Les premières disputes ont-elles satisfait vos attentes ?
Certainement. Bernard-Henri Lévy a décrit les manières de table en Inde, au Pakistan et en Afghanistan ; Maurice Godelier, qui a passé de nombreuses années chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, a décrit la fabrication des garçons par leurs aînés qui leur dispensent quotidiennement leur sperme de 9 à 14 ans dans la maison réservée aux hommes, initiation destinée à les sevrer de toute féminité; Julia Kristeva a parlé de la barbarie latente en chacun de nous, et de la façon dont on peut y échapper, Anne-Christine Taylor, elle, a superbement démontré, à partir de son expérience vécue chez les Jivaros, que le vrai rapport de fraternité n'était pas entre frères, mais entre beaux-frères. C'est un résumé très schématique. Tous ont déclaré leur attachement aux valeurs de la Déclaration universelle, et cherché comment elles pouvaient ne pas être contradictoires avec les systèmes culturels de l'immense diversité universelle. Les mondes apparaissaient, ils n'étaient pas ennemis. Et le tout forme un très long commentaire, qui, là encore, prendra plusieurs années, sur le texte, minutieusement analysé, de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948.
Je suis résolue à faire entendre sur ce sujet, très haut et très clairement, la forte voix des ethnologues français si rarement écoutée dans la France d'aujourd'hui. Je parle des ethnologues - ou des "anthropologues", appellation d'origine anglo-saxonne qui tend à se généraliser- ; je ne parle pas des sociologues, qui sont connus, entendus, mais qui ne s'occupent guère du monde hors de la France. Ouvrons les fenêtres ! De l'air ! Du large !
propos recueillis par Léon Wisznia
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