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jeudi 11 mars 2010 


©Textes et images - Conférences & Débats. Photo : Mark Phillips
Pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’emmerdeurs, d’empêcheurs de ronronner en rond ? Pourquoi les passeurs de singularités sont-ils une espèce en voie de disparition ? Alors que s’éloignent les bruyants échos de ce qu’on appelle désormais “la rentrée littéraire”, sorte d’Halloween où les livres ont remplacé les bonbons, Conférences & Débats a souhaité rencontrer l’implacable, le drôle, le méchant, le tendre, le grinçant, le naïf, l’injuste, l’émouvant, le contradictoire Michel Polac, chroniqueur pour Charlie Hebdo et depuis peu pour Paris Première, chevalier moqueur poursuivant sa quête adolescente du vrai.

C&D :
Comment ça se passe à Charlie hebdo ? Dans mon souvenir d’étudiant, la rumeur nous disait que les comités de rédaction ressemblaient à des piques-niques : jolies filles, saucisson et beaujolais. Est-ce que c’est toujours ça ?

Michel Polac :
Non pas du tout. C’est une rédaction sage et même un peu traditionnelle . On a juste une fête annuelle et puis c’est tout. C’est dommage parce que je pense qu’un plus de gaité et d’excès ne nuirait pas ... Question d’époque...

On parle beaucoup de “La rentrée littéraire”. On a bien envie de savoir ce que vous en pensez et si vous avez décelé des perles qui auraient échappé à vos confrères ?

Tout ça me paraît un tel cirque inutile…Je regrette de vous décevoir mais je n’ai pas grand chose à dire. Vous savez, le seul plaisir que j’ai, c’est de trouver assez régulièrement des livres dont personne n’a parlé, étant donné qu’ils se précipitent tous comme des vautours sur les trois ou quatre pauvres mêmes romans. Et donc je suis heureux d’entendre des éditeurs me dire « si vous n’en aviez pas parlé, personne n’en aurait parlé ». Oui, ça me réjouit beaucoup et je continue de trouver des bons livres.

Donc votre rentrée, en fait, c’est après la rentrée. Les choses sérieuses vont pouvoir enfin commencer...

Sérieuses ? Je ne suis pas sûr car je commence à être très sceptique sur ce qu’on peut encore faire. Est-ce que c’est encore sérieux de parler de livres étant donné qu’on est maintenant très peu à suivre ce qui se fait ? Quand un livre aujourd’hui a mille lecteurs, on dit c’est déjà bien, c’est à dire moins qu’il n’en avait au 19ème siècle, dans une société dominée par l’illétrisme... c’est quand même terrifiant...

C’est terrifiant pour l’auteur du livre, mais il y a quand même beaucoup plus de gens qui lisent et si on ne lit pas tous le livre dont vous parlez, on en lit d’autres... J’ai un peu de mal à vous suivre tout à fait. On peut déplorer qu’il n’y ait pas cette polarisation des siècles passé sur quelques grands auteurs, mais en même temps il y a de nombreux livres à mille exemplaires. Bon, mais cette avalanche de nouveautés témoigne-t-elle pour vous d’une certaine vitalité ?

« Les élucubrations d’un
Houellebecq sur le clonage,
c’est de la foutaise ... »

Vous savez, il sort 674 romans, il vaudrait mieux, à mon avis, que personne ne lise les 574 totalement superflus…

Est-ce que ça veut dire que les éditeurs ne font plus leur travail ou qu’ils ont du mal à le faire ?

Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus. C’est absurde de publier autant de livres et bien que n’y connaissant pas grand chose, il me semble que le coût d’impression d’un livre est devenu très minime dans le coût final. Le reste, c’est la distribution….Tout ça est informatisé ou je ne sais quoi et donc ils se disent “on va dépenser 2000 euros pour éditer machin, c’est pas une catastrophe” et ils se rattraperont avec le best -seller sur lequel ils vont mettre le paquet. Donc, ils ont tendance à éditer des livres auxquels ils ne croient pas, ça c’est absolument évident.

C’est inquiétant ?

Et bien oui, vous savez ça décourage tout le monde, ça rend complètement parano les auteurs qui échouent, qui disent : « mon livre est pourtant bien meilleur que celui de machin » et ils ont raison. Parce que ceux dont on parle sont en général les plus mauvais. Oui, je suis profondément pessimiste et je crois que c’est lié aussi à la politque des médias qui est accablante. Je n’ai jamais vu une dégringolade pareille depuis des années. Le service public est une honte. On va fêter les 50 ans du Masque et la plume cette année. En 50 ans, j’ai vu défiler beaucoup de pédégés, j’ai vu beaucoup de politiques lancées dans tous les sens et je n’ai jamais vu de gens aussi peu ambitieux, aussi obsédés par le marché et qui ne cessent de raser les murs. Surtout pas de vague, surtout faire plaisir au pouvoir. Le résultat est désastreux.

Il y a quelques années vous vous êtes indigné à propos du lancement du livre de Mazarine Pingeot. Vous disiez alors : “le marketing à tous les étages tue la littérature”. Qu’est-ce qui fait qu’on n’a même plus envie de s’indigner aujourd’hui ? C’est un peu comme une machine qui va et qu’on regarde passer.

Il est vrai que s’indigner devient inutile et ça aurait même tendance à confirmer l’existence de la machine.

Pourtant de temps à autre un livre surgit qu’on n’attendait pas

C’est le cas d’un livre dont je viens de parler sur Paris Première. Ce n’est pas un roman, mais il se lit comme un roman : L’histoire secrète du plomb, chez Allia. C’est l’histoire de l’empoisonnement de la Terre entière par quelques salopards industriels américains qui ont imposé l’essence - alors qu’on aurait pu produire d’autres carburants et puis ensuite le plomb comme additif, un poison violent qui a été imposé au monde entier avec la complicité des gouvernements, le silence des médias. Une affaire lancée par un triumvirat d’une puissance énorme : “Dupont, Général Motors et Standard Oil” et à laquelle on n’a pu s’opposer dans aucun pays. Ce n’est pas un hasard si ce type de livres trouve des lecteurs parce que les gens se sentent en prise directe sur la réalité. Alors que les élucubrations d’un Houellebecq sur le clonage et tout le bataclan, c’est de la foutaise, de la frime…

Je pensais que vous l’aimiez bien

Je l’ai aimé à ses débuts, je l’ai défendu longtemps, mais au fil des ans, il est devenu pour moi un raté de la littérature à cause du succès qu’il a eu. C’est dommage, je ne regrette pas d’avoir soutenu très fort son premier roman. Extension du domaine de la lutte est un beau livre. Ensuite, il a publié Interventions, des articles très virulents, très forts. Et puis il m’a fait lire des textes qu’il avait publiés dans des revues. Les particules élémentaires m’ont déçu. J’ai trouvé qu’il y avait un début intéressant qu’il y avait un souffle, mais c’était bavard, trop long, complaisant dans l’érotisme, devenu envahissant. Ensuite, j’ai estimé qu’il était tombé dans la littérature de gare …

N’est-ce pas un jugement très sévère?

Malheureusement non. Comme il est intelligent, il fait de la littérature de gare mais avec des notations intéressantes. Il conserve une ironie, une méchanceté, une lucidité exceptionnelle, mais qu’il n’utilise que pour des allusions percutantes, des provocations. Ca ne me choque d’ailleurs pas, je vois que des gens le critiquent parce qu’ils sont choqués. Ce qui me choque, c’est que c’est mal écrit, qu’il n’y a pas d’histoire. Que les personnages sont inexistants et qu’on ne croit pas une seconde à leur réalité. Le contraire d’un roman donc. J’aurais aimé qu’il demeure un essayiste, mais il n’aurait eu que mille lecteurs.

Je me suis replongé dans l’histoire de l’édition et notamment dans celle de Bernard Grasset. Voilà ce qu’il disait en 1919 :
« Quand je lus Maria Chapdelaine, je compris tout de suite que ce livre pouvait prétendre à tout le public de Virgile et à celui du plus médiocre des romanciers bien pensants. Ainsi à tous ceux qui détiennent le goût et à tous ceux qui en manquent … »
En ce qui concerne Houellebecq c’est un peu la même chose, non ? on essaye d’influencer le goût de ceux qui en ont et celui de ceux qui en ont moins …


(Rires)
Là, les médias sont vraiment très coupables. Ils sont rentrés dans le jeu. Il n’y en a pas un qui s’est dit : on va publier quelques lignes, mais pour nous, ça ne mérite pas plus. Même à Charlie, je me suis un peu fâché parce qu’ils ont fait un article bien trop long à mon goût pour dire ce que tout le monde disait parmi ceux qui étaient contre. Pourquoi faire le relais ?
Mais il y a d’autres bizarreries, prenez Amélie Nothomb. Il n’y a pas eu de phénomène médiatique. ça a démarré tout seul et pour moi ça reste un mystère parce qu’elle a fait un ou deux livres que j’aime bien, deux beaux livres autobiographiques et des choses qui sont illisibles. Et elle en vend trois cent mille, les gens l’achètent les yeux fermés. C’est mystérieux. Je ne comprends pas…

Le journaliste, le critique littéraire celui dont vous dîtes qu’il doit sonner le tocsin lorsqu’un bon livre paraît. On ne l’entend pas beaucoup. On a beau tendre l’oreille…

Beaucoup de ceux qui font de la critique aujourd’hui s’en servent pour se faire un nom.Ils écrivent pour plaire à l’éditeur, pas au lecteur. C’est un phénomène clanique. On veut rentrer dans le clan et donc on fait des articles soit anodins, soit complaisants. Et du coup, le lecteur ne fait plus confiance aux critiques. J’aurais souhaité une enquête sérieuse à propos de l’influence des critiques sur la vente des livres. Et le peu que j’en sais par les libraires, c’est que c’est accablant. Le Monde autrefois faisait vendre des livres, Libé faisait vendre des livres. Ce n’est plus le cas.

« Beaucoup de ceux qui font
de la critique aujourd’hui
écrivent pour plaire à l’éditeur,
pas au lecteur »

Evidemment une telle enquête révélerait la faillite du système. J’essaye de lutter contre. C’est-à-dire que quand j’aime vraiment, je mets le paquet. Parfois, je m’enthousiasme à l’excès pour certains livres. J’ai eu deux trois passions dont je me dis aujourd’hui que c’était pas si bien que ça… C’était ni mauvais, ni mensonger, ça reposait surtout sur le désir de faire lire. J’ai lancé Luis Sépulvéda avec Le vieux qui lisait des romans d’amour. Je n’ai pas osé le relire, mais j’ai lu tous les livres qu’il a publiés ensuite, je les ai trouvés assez mauvais.
Pour autant, dans l’ensemble, je ne regrette pas mes emballements et il y a eu des livres qui ont atteint 60.000 ou 80.000 exemplaires grâce à ma chronique à la radio.

Des lecteurs vous écrivent-ils ?

Après que ma chronique a été supprimée par France-Inter, après que j’ai été licencié au mois de juin, j’ai reçu beaucoup de courrier. Beaucoup de gens m’ont écrit pour me dire « grâce à vous, j’ai découvert untel et untel… » Un nom qui revient souvent c’est Wallace Stegner, dont personne n’a parlé et qui a écrit deux livres magnifiques dont un La vie obstinée …

Quelquefois, ce qui vous agace c’est ce que vous appelez la gratuité de la littérature française …

C’est vrai qu’on a souvent affaire à un petit milieu qui tourne en rond attiré par l’envie d’écrire. Des gens qui veulent imiter les livres qu’ils lisent et disent « Ah c’est ça qu’il faut faire ». Et puis il y a un autre phénomène. Je viens de lire un petit livre d’un Italien qui écrit en français. Et son idée est assez belle. Il s’agit de Morts et remords de Christophe Mileschi à la Fosse aux Ours, excellent éditeur.

Le livre est à mon avis raté, mais l’idée est superbe. C’est l’histoire d’un facho italien qui dès son plus jeune âge ne croît qu’aux valeurs guerrières, devient mussolinien, un auteur apprécié des fascistes et puis qui après la guerre, s’arrange pour faire oublier son engagement et entreprend d’écrire des livres abscons. On finit par en faire une gloire nationale : un Joyce ou un Beckett italien. Lui est conscient d’être un menteur, de tricher parce qu’il ne veut pas reconnaître publiquement ce qu’a été son passé. Et avant de mourir, il écrit ce petit livre où il avoue sa honte, sa trahison et l’ordure qu’il a été. C’est un livre intelligent plutôt qu’un bon livre. Mais quand je vois certains de ces écrivains qui se pavanent à l’Académie française ou au Goncourt et qui sont des tricheurs profonds. Je me dis qu’il n’y a aucune chance qu’ils avouent leur forfaiture même post-mortem. Je ne crois plus aux contes de fées.
C’est sans doute une des raisons pour lesquelles cette littérature est si mauvaise, elle repose sur trop de mauvaise foi.

Vous voulez dire que la mauvaise foi ne peut pas être le moteur d’une œuvre.Une œuvre doit engager une totale sincérité ?

Oui, c’est ce que je crois. Il y a beaucoup d’écrivains que je n’aime pas parce qu’ils ont été des menteurs. Je trouve qu’Aragon en est un exemple typique et je ne comprends pas le succès qu’il a pu avoir. Comme poète, il est au niveau de Béranger et comme romancier, à part un ou deux livres, il est mauvais. Et donc je pense que sa profonde mauvaise foi a formidablement altéré son œuvre, malgré un style et du brio. Et il y en a comme ça pas mal que je n’aime pas et je crois que les auteurs que j’aime sont des gens qui ont été relativement sincères et honnêtes avec eux-mêmes. Je pense que Tchekov est l’écrivain le plus honnête que j’ai jamais lu et son œuvre, du coup, est d’une beauté exceptionnelle.

« On peut consacrer toutes les pages
qu’on veut à la description
d’une paire de chaussettes, ça n’apportera rien »

La dernière fois que j’ai vu quelques mots de vous à propos de votre journal, vous en étiez à l’année 1944. Est-ce que vous avez progressé depuis ?

J’ai tout arrêté, tout abandonné. La sélection qui avait été faite pour mon journal 1944-1980 ne m’avait pas satisfait... Pourtant il y avait des choses que j’aimais bien dans mes réactions de gamin...

Quel genre de choses ?

Je ne sais pas... Une espèce de désespoir. Celui de quelqu’un qui sort de la guerre blessé et qui pense au suicide à peu près tout le temps. Comme le garçon qui a fait la sélection était obsédé par le suicide, il y en avait des pages et des pages que j’ai rayées parce que c’est pas supportable de lire à chaque page : “Je veux mourir”
Mais c’était assez surprenant quand même, on pouvait en laisser un peu. Et puis, il y avait une réflexion sur la vie sans que je parle de ma vie. J’avais fait plein de choses, dès l’âge de 15 ans, et ça n’apparaissait pas. Et je m’étais dit que si je faisais quelque chose, il faudrait que je me raconte un peu, une autobiographie avec des pages du journal mêlées. Parce que je faisais un journal “Le Lycéen”. J’ai commencé à travailler à 18 ans... j’ai pris la route...

Parlons de la route justement... Vous citez un romancier anarchiste, Georges Navel et son livre “Travaux”... Et vous dîtes : “après que j’ai lu Navel, j’ai pris la route...” N’est-ce pas étonnant cette faculté qu’on a tous à chercher des autorisations et des modèles dans la littérature ? Mais vous n’avez pas dit grand chose sur cette période du reste...

Dans mon premier roman “La vie incertaine”, j’y fais quelques allusions... Il y a quelques pages où je parle de ça, mais c’est vrai que c’est ce qui a nourri toute ma vie ensuite. J’ai travaillé en usine, dans les fermes, j’ai fait la plonge... j’ai voulu m’embarquer.

Vous avez fait votre tour de France...

Enfin presque... du nord au sud. J’avais cherché à m’embarquer sur un cargo, mais ça n’a pas marché. Ca commençait à devenir un peu compliqué. Il y avait des grèves de dockers à l’époque et quand on se faisait embarquer on passait pour un jaune. J’ai abandonné...

Vous avez un souvenir précis de votre travail en usine... Vous vous en souvenez encore ?

Oh oui, parce que j’ai travaillé dans une usine sinistre à Saint-Ouen et donc j’allais tous les matins en métro et en autobus prendre mon boulot et comme je n’étais pas professionnel, je chargeais des charnières de portes frigorifiques sur des camions et on allait livrer presque toute la journée. J’étais soit dans le camion, les fesses sur l’acier, soit dans les hangars à trier du matériel... Je n’ai peut-être pas fait ça pendant très longtemps, mais ça m’a appris beaucoup de choses sur la vie... Et c’est vrai qu’à cause de Navel, je voulais plutôt faire la route dans les campagnes... travailler dans les fermes, ramasser des fruits, des pommes de terre, garder les vaches...

Les vaches ?!

Oui je me souviens que je gardais les vaches en Sologne où il n’y avait ni clôtures, ni barbelés, parce que c’est une terre de chasseurs. Et là, j’avais une jeune génisse qui m’adorait et que je caressais souvent. Par la suite, le fils du fermier a prétendu que je me tapais la génisse... parce qu’elle venait toujours vers moi. Ca m’a écoeuré, je suis parti.. Et puis je suis allé zoner à Marseille, puis vendanger du côté de Béziers.

Combien de temps a duré cette maraude ?

Vous savez, j’ai abandonné mes études après le bac, à 17 ans, après avoir fait trois mois de sciences-po où j’allais rien foutre tant ça m’exaspérait. Et puis j’ai pris un emploi de bureau, après quoi j’ai fait du porte à porte pour essayer de placer des contrats d’assurance-vie. J’en parle dans mon film le “Beau Monde”, qui commence avec Fabrice Lucchini faisant du porte à porte. Puis, j’ai été embauché comme représentant aux éditions de Minuit. J’allais avec mon sac de livres chez les libraires. J’ai dû renoncer à cette activité pour aller me faire soigner en sanatorium et c’est après le sana que je suis parti sur la route, au hasard. J’ai donc été routard pendant une bonne année... Et puis au moment où je travaillais aux Editions de Minuit, j’avais déposé des projets de théâtre qui avaient fini par être acceptés par des gens de la radio. Ce qui fait que j’ai quitté les vendanges à Béziers pour aller faire de la radio, du jour au lendemain, à 21 ans.

En ce qui concerne le cinéma, vous avez encore des projets ?

Non plus du tout. Je pense que la caméra numérique est née trop tard pour moi. Ne serait-ce que dix ans plus tôt, j’aurais fait des films en numérique. J’adore avoir une petite caméra, pouvoir travailler sans intermédiaire. Je n’aimais pas avoir des équipes. A la télé, j’ai fait quelques films que j’aime bien, avec des équipes légères. Mes deux premiers films ont été tournés en quinze jours avec trois personnes. Et puis après, ils m’ont peu à peu imposé des équipes lourdes et ça m’a un peu découragé... il fallait respecter le plan de travail, on ne pouvait plus improviser... Enfin un Godard y arrivait. Mais même Bergman m’a dit un jour : “j’en ai marre, parce qu’on ne peut plus rien changer...”. Et puis, grâce à Canal +, qui m’avait donné une caméra numérique, j’ai fait mon autoportrait pendant un an. Il est resté totalement inédit puisqu’il y avait trente heures de films et je n’ai pas eu d’autre choix que de monter un 52 minutes qui a été diffusé sur Planète. Je ne sais pas si ça correspond avec la sortie de votre journal, mais fin octobre, le forum des images l’a programmé. Et c’est un film que j’aime bien... Alain Cavalier sort un film cette semaine “Le filmeur” qu’il a tourné exactement comme j’ai fait, avec une petite caméra vidéo.

Dans “Hors de soi” qui est votre recueil d’aphorismes, on relève quelque chose comme “Les idées passent mal à la télé”... Est-ce que vous pouvez développer ce point de vue... Parce qu’à la télé on peut se demander si précisément les idées n’arrêtent pas de passer dans les images ? Est-ce que vous n’avez pas voulu dire au fond que ce sont les idées sans images qui passent mal à la télé ?

Le problème, c’est que quand nous avons commencé à faire ce métier, on se faisait beaucoup d’illusions sur la possibilité de faire passer des idées, de faire de la télévision un nouveau support de la culture. Mais on ne se posait pas trop la question de l’accueil, de la réception. Moi je m’étais toujours heurté aux Mandarins en défendant le principe qu’on ne faisait pas ce métier pour satisfaire le petit public de St Germain des prés. Que mon ambition était de toucher un large public sans faire de concession mais en en tenant compte. Et par ma formation, puisque je n’ai pas fait l’université, je pense que je sais communiquer avec un public large. Mais peu à peu, avec ce qu’est devenue la télé qui a joué uniquement sur la sensibilité, l’émotion, le scandale. Le public de la télévision a progressivement perdu le goût des idées. Bien sûr, il y a des exceptions remlarquables : cet entretien sur Arte avec Thomas Bernhardt, quelque temps avant sa mort, il y a une dizaine d’années. C’était prodigieux et d’ailleurs ça a été édité, c’était une oeuvre littéraire. Ou bien une émission sur Cilibidach (?) le chef d’orchestre qui disait des choses admirables sur la musique. Donc, c’est possible... Mais, ce qui est vrai c’est que la capacité d’attention des gens a été complètement naufragée par la politique des télés. ..

Est-ce que vous pensez que l’emprise de la télévision sur les gens est aussi grande qu’on le dit. Croyez-vous qu’elle soit susceptible d’altérer durablement les exigences de nos concitoyens ?

Je crois que oui. Je suis persuadé que c’est un cancer qui produit des métastases dans les cerveaux. Les jeunes, c’est ahurissant ce qu’ils peuvent regarder. Quant aux adultes... La télévision exerce une influence négative très grave, de plus en plus grave et il n’y a qu’à voir aux Etats-Unis à quel point “Les Intellectuels” ont été écrasés très vite. Il y a 50 ans, on parlait des intellectuels comme de “têtes d’oeufs” avec un mépris absolu. Il y avait alors des émissions faites sans argent, dans les universités. Et ces gens étaient totalement méprisés et leurs émissions n’avaient aucune d’audience. Songez qu’en 1957, ils faisaient encore à la télévision américaine une série Shakespeare. C’est totalement fini ces choses là, c’est la préhistoire.

Est-ce que selon vous, il serait nécessaire de modifier les cahiers des charges des télévisions. Cela vous semble-t-il possible ?

Non, je crois que maintenant c’est irréversible. Quand on pense que TF1 a été vendu à Bouygues au nom du “mieux disant culturel”. Et dans son cahier des charges, il y a des émissions culturelles. Simplement, il les passe à deux heures du matin. Ces gens là se débrouillent toujours pour contourner l’esprit des lois, vous savez. Aussi bien, ils sont capable de soutenir que telle émission est une émission culturelle et ce sera une merde épouvantable. Non je crois que c’est foutu... Sur une chaîne cablée, j’ai eu l’occasion de regarder la télévision chinoise... Et bien figurez-vous que ça ressemble exactement à TF1. C’est la même chose... même décor... même situations. Un jour j’étais à un déjeuner avec Emmanuelli à ma table. Et je lui disais, mais vous n’avez pas honte au Parti socialiste. Vous êtes au pouvoir et vous laissez faire une télé qui est absolument merdique. Il m’a répondu “Mais Polac, allez à l’étranger, vous verrez ce qu’ils font, c’est aussi mauvais. Regardez l’Italie ! “... Alors je lui ai dit “mais ce n’est pas parce qu’eux sont mauvais qu’on doit les suivre” Les élus, les hommes qui gouvernent, ils s’en foutent... Du moment que les infos vont dans leur sens, c’est tout ce qu’ils demandent à la télé. Ils y vont, mais ils ne la regardent pas.

Y a-t-il une nouveauté que vous pourriez recommander ?

Ecoutez, il y un petit livre que je trouve absolument bouleversant. ça s’appelle Toute une vie , et c’est encore chez Allia. L’auteur s’appelle Ian Zabrana, ça vient de sortir. C’était le journal intime de ce poète écrivain tchèque, complètement brimé par le régime, écrasé par le système. Il a pratiquement été interdit de publication. Il est mort juste avant la chute du mur de Berlin … Et donc un choix a été fait dans son journal; ça me paraît insuffisant d’ailleurs, parce que ça ne donne qu’un aspect du personnage. Bon, mais c’est d’une force désespérée. Quand on lit ça, on se dit que les petits romans de la rentrée, ça ne tient pas face à un livre comme celui-là. C’est un témoignage effrayant sur l’écrasement d’un écrivain par un système diabolique. Il a pu vivre comme traducteur du russe et de l’anglais. En 1948, sa mère était député social-démocrate. Elle a été arrêtée, mise en prison pour dix ans. Son père idem. Et lui a été chassé de l’Université comme bourgeois. C’est une vie terrible … A côté de ça Nothomb, Houellebecq, Besson. .. c’est de la bibine. On m’a demandé ce que je pensais du Besson à Paris Première. J’en ai lu 40 pages. Ecoutez c’est d’une gratuité absolue, ça ne m’intéresse pas.

C’est une littérature qui tourne à vide parce qu’elle n’est portée par aucune exigence vitale ?

Oui, mais ça ne suffit même pas, car il y a des malheureux qui se sont suicidés après avoir écrit un livre et dont le livre n’est pas bon. Non, il faut que j’y trouve moi quelque chose qui existe parfois si bien dans la littérature russe et qui est, je ne sais pas, l’angoisse métaphysique pour dire carrément les choses. S’il n’y a pas comme ça quelque chose qui va derrière la réalité, alors ça m’emmerde. Aujourd’hui beaucoup en sont venus à penser que si on ne décrit pas la couleur de ses chaussettes, on ne peut pas exprimer la réalité.
Et bien je ne crois pas que ce soit vrai, on peut consacrer toutes les pages qu’on veut à la description d’une paire de chaussettes, ça n’apportera rien. Il y a un écrivain que j’avais défendu aussi, au début, Jean-Philippe Toussaint dont La fuite vient de sortir aux Editions de Minuit, et qui se laisse lire. La première partie est absolument brillante. Et puis quand on arrive au bout de ce livre, on se dit « Bon très bien ». C’est un écrivain brillantissime, il réussit ce que l’école des Editions de Minuit ne réussit que très rarement : la force des mots, la capacité de rendre une réalité présente… ça se passe dans le train entre Shangaï et Pékin, avec une vague intrigue policière. Et l’ambiance de cette Chine décrite par Toussaint, c’est très fort. Mais enfin qu’est ce que c’est de plus que de très bonnes cartes postales ? Et la seconde partie se passe à l’île d’Elbe, la mort et les parfums de la Méditerrannée, on a lu ça mille fois. Et on finit le livre en se disant : « Quel garçon brillant, quel écrivain exceptionnel » Et puis quoi ?

On n’y croit pas ?

Moi, je n’y crois pas.

Mais la réalité, c’est quoi au juste ?

Je ne sais plus. Je ne critique pas violemment Toussaint, puisque je reconnais qu’il transmet une certaine réalité. Qu’on est en Chine pendant quatre-vingt pages. Ce ne sont pas des clichés d’ailleurs. Il en donne une image intéressante. Mais ça ne me suffit pas …

Ce n’est pas traversé par des sentiments…

Il n’y a aucun sentiment. C’est absolument en surface et le personnage n’existe pas. Il n’y a pas de “je”, pas de “moi”… Il n’y a aucune opinion personnelle. Il se met toujours derrière son décor, et lui, il n’y est pas. Je relisais Stendhal récemment, je ne peux pas dire que le genre Promenade dans Rome m’emballe. Mais c’est vrai que ce qui est merveilleux, c’est qu’à chaque détour de page, il s’arrange pour mettre une petite notation personnelle, partiale au possible. Il émet des jugements à l’emporte pièce. On sent quelqu’un derrière. Je m’en fous s’il dit que la Flûte enchantée c’est raté. Je trouve qu’il dit une connerie. Et à côté de ça, il va dire du bien d’un tocard. Mais au moins il est dans ce qu’il écrit.

Vous n’aimez pas les livres où le “je” est absent?

Non. C’est pour ça que j’aime les journaux intimes. Le journal de Jules Renard, le journal de Gombrowicz ou les cahiers de Paul Valéry ou de Fernando Pessoa.
Je crois que chaque individu est un univers. Et qu’on est tellement étranger les uns aux autres… Chacun est un tel mystère pour l’autre qu’au moins quand on lit un journal où l’auteur nous dit ce qui se passe dans sa tête, on a l’impression d’entrer en communication avec lui. Je n’aime pas l’univers de Céline, mais il me communique sa haine, son dégoût, du moins dans Voyage au bout de la nuit et dans Mort à crédit. Ensuite il a viré avec des pamphlets imbéciles et ignobles… Céline est un des seuls que je hais, et dont l’oeuvre continue à me toucher.

C’est d’ailleurs intéressant ce moment où Céline se prend pour Céline, Houellebecq se prend pour Houellebecq… qu’est-ce qui se passe à ce moment-là ?

Vous me posez des questions beaucoup trop difficiles. Je ne sais pas, ce sont des mystères. Je n’ai aucune réponse… Je crois qu’à un moment donné, le succès est un cancer. On se dit « Ah j’ai du succès, alors je peux dire tout ce qui me passe par la tête… Je peux tout dire, je suis génial ». C’est pourquoi je suis fou de rage quand je vois des critiques crier au génie à tort et à travers. Je me dis qu’ils sont en train de tuer un écrivain à chaque fois. La souffrance, la difficulté rend plus intelligent que le bonheur béat. Le succès est un poison. A l’inverse, il y a des critiques abominables qui vont injustement éreinter un auteur et le tuer. Pafois par vengeance parisienne.

Il vous viendrait des exemples d’auteurs éreintés injustement

Il y en a sûrement, mais là je ne vois pas. Prenez un homme comme Calaferte, qui à la fin de sa vie ne m’intéressait plus parce qu’il a fini sous l’emprise d’un gourou. Calaferte a eu longtemps une oeuvre qui n’a pas été reconnue et son livre “Septentrion” qui est un très très grand livre a été censuré et interdit. Ce qui est hallucinant. Ca a brisé sa vie. Ce peut-être soit une censure d’Etat, soit la censure d’un critique. John Fante est un exemple d’écrivain qui n’a pas été reconnu, ça ne l’a pas arrangé. Il s’est mis à boire plus que jamais. Et il a arrêté d’écrire pendant longtemps.

Au fond, ce qui menace l’écrivain prometteur, ce peut être aussi bien le succès que l’éreintement. Un écrivain est une plante fragile…

Très fragile… Ce que j’ai pu reprocher à certains éditeurs, c’est d’avoir une politique des auteurs absolument atroce. Celui qui a écrit là-dessus, c’est Etiemble qui dénonçait le sadisme de Jean Paulhan. Jean Paulhan a joué au chat et à la souris avec lui. Il a d’ailleurs fait la même chose avec moi. Il a accepté mon premier roman avec enthousiasme. Il n’a même pas lu le second, on me l’a renvoyé par la poste… Certains éditeurs n’ont absolument aucun égard, aucun tact à l’égard des auteurs. c’est ainsi que nombre d’écrivains en viennent à mourir prématurément.

Vous n’avez jamais souhaité être éditeur vous-même ?

Non… Moi, vous savez, je suis cafouilleux, je n’ai aucun esprit d’organisation. Non j’aurais aimé à l’époque diriger une collection des livres que j’aime bien et qui n’ont pas eu de succès… Il y a des livres très insolites. Je pense à quelqu’un que j’ai beaucoup aimé et qui est devenu par la suite un auteur facho, c’est Pierre Gripari qui a écrit Pierrot la lune. Il n’a pas été reconnu comme écrivain et pourtant Pierrot la lune était un beau livre. Un autre qui s’appelle Francis Ryck et qui écrit des polars. Il a publié un premier roman, Promenade en marge, sous le nom de Francis Dierryck qui est un très très beau livre que j’ai beaucoup aimé et qui n’a eu aucun succès. Donc, il y a de vrais écrivains que l’insuccès a brisé.

Vous avez parlé de Céline et de Gripari… il y a dans ces écrivains que vous qualifiez de fachos quelque chose qui vous touche et ce quelque chose n’a rien à voir avec leur engagement politique…

Je ne peux pas trop séparer la politique de la littérature. Enfin, il y a des exceptions. Dostoïevski était un de mes auteurs de chevet, or dans son journal et dans ses articles, c’est un antisémite, un slavophile, un personnage atroce. Mais dans son œuvre, je n’y ai pas été sensible. Je dois dire que les écrivains qui écrivent avec un mépris effrayant, une espèce de hauteur faussement aristocratique sont des gens qui m’insupportent. Et le fascisme je le sens, je le hume. Parfois c’est un fascisme de gens qui se camouflent. Paul Morand n’a pas pu s’empêcher d’écrire des choses horribles et d’être un fasciste et je n’ai jamais aimé Paul Morand. Il y a là un fond aristocratique de mépris du peuple que je ne supporte pas. Et il suffit parfois d’une phrase pour que je me détourne d’un auteur. Prenez cet écrivain Victor Segalen, qui a écrit sur la Chine,Voyage vers le Tibet. Et bien dans un de ses journaux de Voyage vers le Tibet, à un moment donné, il écrit quelque chose comme : « ll faut se préoccuper beaucoup plus des chevaux que des coolies, parce que les chevaux eux, n’ont pas la parole. Quand il y a une plainte, on peut la négliger alors que le cheval il faut y prêter attention… » Cette espèce de mépris m’a enlevé toute indulgence pour Segalen et toute envie de le lire. Mais vous savez, je ne suis ni systématique ni rigide, ça peut m’arriver aussi de séparer et dire du bien d’un auteur dont je réprouve l’engagement. Prenez Knut Hamsun qui a fini facho, en admirateur d’Hitler, ça ne m’a pas empêché d’aimer certains de ses livres.

Et à propos des communistes, vous avez la même réaction

Ah oui… Je suis très gêné par la façon dont les meilleurs d’entre eux ont pu se plier au stalinisme et essayé de le faire oublier ensuite. Le stalinisme a été une chose qui m’a toujours révolté qui a fait que je n’ai jamais eu aucune indulgence pour les communistes. Je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir un ou deux amis communistes comme Georges Sadoul qui était le meilleur ami d’Aragon, son factotum, on a été très amis et pourtant, il pouvait me choquer certaines fois. Mais au moins, il avait quelque chose d’humain. J’ai aussi beaucoup aimé Claude Roy à travers trois ou quatre de ses livres. Or il a été d’extrême-droite, puis compagnon de route du parti communiste, et il a dit des choses qui ne me plaisaient pas trop. Mais enfin, ça ne m’a pas empêché de le lire.

Est ce que vous reconnaissez à l’engagement une vertu quelconque du point de vue de la littérature ?

Ah non. Je pense que certains écrivains ne pouvaient absolument pas être engagés parce qu’ils étaient perdus dans leur monde. Et je ne leur reprocherai jamais. Tenez, moins engagé que Jules Renard, c’est difficile à trouver. Mais même Gombrowicz foncièrement anticommuniste et qui était en exil, s’est très peu impliqué politiquement. Pour beaucoup d’ailleurs, je ne les imagine pas engagés. L’engagement pour moi n’a rien à voir. J’irais même plus loin, je n’aime pas trop les gens engagés, même du bon côté. L’écrivain de la résistance, qui, après la guerre, continue à lever le drapeau, ça me barbe. Je suis plein de respect, mais ça me barbe… Le fait que Drieu La Rochelle soit engagé fait qu’une bonne partie de son œuvre est nulle, alors qu’il a tout de même fait Le feu follet et La comédie de Charleroi. C’est son engagement qui l’a gâché.

Y-a-t’il des exemples d’engagement qui aient bonifié un écrivain ? Mais au fond dans votre esprit, engagement veut dire esprit de système.

Non, je n’en vois pas. J’avoue que je n’ai pas l’esprit de système. On peut m’accuser d’être contradictoire. Mais je préfère de loin les contradictions …

propos recueillis par Léon Wisznia

Entretien du numéro 01 :
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Entretien du numéro 06 : Jean-Noël Jeanneney
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