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vendredi 3 septembre 2010 


Désorientés, inquietés par la bande-annonce en boucle d’un futur aux allures catastrophiques, la tentation est grande, pour certains, de se tourner vers le passé et notamment vers le XVIIIe siècle où se nouent la plupart des grandes questions qui secouent notre époque: laïcité, citoyenneté, droits de l’homme, émergence de l’individu, progrès, science pour y trouver des repères indiscutables.
Pour d’autres, au contraire, les Lumières ont accouché d’une tyrannie plus grande que celle qu’elles prétendaient combattre.
Et le XXe siècle n’aurait fait que confimer le caractère totalitaire de la raison hissée au pouvoir par les Rousseau, Montesquieu, Diderot, Voltaire et autres Condorcet.
Jean-Noël Jeanneney évoque, en historien,
les enjeux de pensée attachés à l’exposition
« Les Lumières ! Un héritage pour demain »

Bibliothèque nationale de France, jusqu’au 28 mai.


C&D :
Y avait-il une urgence particulière à produire une telle exposition ?

Jean-Noël Jeanneney
A la Bibliothèque Nationale de France, le choix des expositions, qui me revient en dernier ressort, se trouve être, en fait, le plus souvent collectif. Plusieurs critères ou impératifs y conduisent, parmi lesquels, celui de montrer nos collections, de rendre visibles dons ou dations et de remercier les donateurs. Et surtout d’entretenir et de renouveler le dialogue entre les richesses dont nous avons la garde et notre temps présent. Le tandem Todorov-Fauchois qui a conçu et réalisé cette exposition avec beaucoup d’ardeur et de talent incarne bien, à mes yeux, cette aspiration à l’origine de notre décision commune.
En l’occurence ce fut une décision personnelle, prise il y a deux ans, de proposer une grande exposition sur les Lumières. J’appartiens, voyez-vous, à une génération d’historiens qui, à la suite de Marc Bloch, pense que toute histoire est contemporaine, c’est-à-dire qu’elle est toujours réécrite à partir des préoccupations de l’actualité, qu’elle est faite et refaite avec les questions que nous posons ici et maintenant.
Il ne s’agit pas d’instrumentaliser l’histoire, au de la faire rentrer dans un lit de Procuste en coupant tout ce qui dépasse et en étirant tout ce qui est trop court. Il s’agit de l’éclairer à partir de nos interrogations et de nos besoins civiques et intellectuels d’aujourd’hui. Il n’y a, ni à s’en étonner, ni à s’en indigner. Bien au contraire, nous avons à faire notre miel de cet incessant va-et-vient entre passé et présent.

Au fond, c’est de concordance des temps (1) qu’il s’agit…

En effet, non pas au sens grammatical, mais au sens que je donne à mon émission de France Culture : de retour, d’écho de resseblance d’une période à l’autre… Il faut éviter de tomber dans les bras de ce monstre, qui pour l’historien s’appelle anachronisme.

En même temps, il faut éviter d’écraser l’Histoire en s’imaginant que tout se répète toujours. Vous connaissez cette nouvelle de Borges «les Théologiens» où il imagine deux hérésies. L’une qui soutient que tout se répète toujours et l’autre qui, au contraire, affirme que rien ne se répète jamais. Ni l’une ni l’autre de ces sectes, bien sûr, n’avait raison.

Et puis il y a notre monde aggloméré, précipité, mondialisé et qui suscite son lot de crispations de toutes sortes: géographiques, ethniques ou religieuses si bien que le recours aux vertus des Lumières est plus que jamais nécessaire. J’étais assez confiant sur le fait qu’une actualité imprévisible viendrait confir--mer la pertinence de notre initiative.



Vous pensez à l’affaire des caricatures danoises…

Oui, c’est un épisode qui conduit à retrouver les lignes de raisonnement des philosophes du XVIIIe siècle. La nécessité tout à la fois de la tolérance et du respect. Ne pas offenser les croyances et en même temps servir l’absolue nécessité de séparer Dieu et César, la foi et l’Etat. Nous sommes placés devant ce devoir primordial qui consiste à tirer le meilleur des Lumières tout en évitant certains dévoiements de ses principes. Le XVIIIe siècle a encore beaucoup à nous dire, et j’ai voulu ne pas cacher notre intention d’établir un dialogue entre elles et nous.

Dialogue toujours aussi difficile ?

Il y a les ennemis traditionnels, ceux de l’extérieur, qui continuent un peu partout d’en refuser les principes fondateurs : séparation de l’Eglise et de l’Etat, idéal de valeurs universelles, égalité politique des femmes et des hommes ou encore principe de libre examen. contre tous ceux qui pensent que l’homme n’est pas capable de trouver en lui-même les fondements de sa propre morale.

Le principe de tolérance, mot magnifique, est refusé par beaucoup de gens sur la planète, pas seulement par les intégristes musulmans de la fatwa mais également par nombre de dictateurs ou d’apprentis dictateurs. Il en surgit constamment de nouveaux.

Et puis il y a les ennemis de l’intérieur… Ceux qui ont porté les principes des Lumières jusqu’à leur caricature… Prenez le principe de raison. Au nom de sa légitime énergie, certains ont fini par perdre l’intelligence de ses limites et choisi délibérément de poser une sorte de couvercle sur la liberté afin d’imposer la raison par la contrainte.

La raison est un instrument très précieux pour l’homme, mais si elle s’emballe, l’interprétation devient folle et la raison cesse d’être elle-même.
Nous avons vu au XXe siècle des gens corrompre le principe de rationalité cher aux Lumières… Ceux qui, avec le nazisme voulaient déployer - en la dévoyant - une certaine idée de la rationalité à partir d’un principe d’inégalité absolue, et ceux qui, avec le stalinisme, prétendaient pousser jusqu’au bout l’idée d’un monde fondé sur la raison en postulant l’égalité intégrale, C’est pourquoi, on ne saurait considérer les enseignements des Lumières comme un acquis mais comme suivant un mouvement qui ne sera jamais achevé.
Tirer le meilleur des lumières tout en évitant certains dévoiements de ses principes
Nous avons voulu rappeler la vitalité de cet héritage contre ces deux périls : le refus de toute morale universelle et le dévoiement de l’universalité dans l’écrasement des singularités…

Dans votre introduction au catalogue de l’exposition, vous écrivez que nos sociétés ont fatigué trois-quarts de siècles de certitudes morales et politiques. N’est-ce pas le destin des certitudes que de fatiguer ceux qu’elles prétendent habiter ?

Vous l’avez compris: les Lumières, tout en étant porteuses d’un certain nombre de certitudes qui continuent d’inspirer notre réflexion et de fonder nos combats peuvent aussi se dévergonder

Les Lumières ont tiré le meilleur de la diversité chrétienne, de ses différentes traditions, entre protestants et catholiques. Le protestantisme a apporté la notion de libre examen là où régnait un dogme souvent oppresseur. L’Affaire Dreyfus est directement issue des Lumières : on aurait pu faire cette exposition tout de suite après l’Affaire Dreyfus...et non un siècle plus tard… La condamnation inique d’un innocent au nom de principes qui le dépassaient et le maintien de cet innocent en prison par certains bien qu’ils le sussent innocent au nom d’une raison d’Etat, qui dira que cette possibilité n’est pas d’actualité dans ne nombreux pays ? Ces principes ont été fatigués, oui, sans être en quoi que ce soit dévalorisés.

Vous fustigez le cynisme du marché et les brutalités avec lesquelles les inégalités s’expriment. En quoi selon vous un retour inspiré aux questions posées au XVIIIème siècle peut-il contrarier cet état de fait.

On est là dans des effets de l’ambivalence des Lumières qui peuvent conduire au tout-au- marché ou au contraire à une société plus équilibrée que je prône, pour ma part, comme historien et comme citoyen.

Certains peuvent pousser la défense de l’individu contre les corporations, contre tout ce qui l’enserre jusqu’à l’idée que chaque individu étant libre de faire jouer son intérêt sans souci des autres, la somme des égoïsmes conjugués créera, par une étrange cristallisation, à la manière de Mandeville (voyez la «Fable des Abeilles « ou d’ Adam Smith, (l’homme de la «main invisible» le meilleur des mondes possibles. Ce peut être une des conséquences tirées des Lumières. Pour moi, je crois qu’elles doivent conduire dans une autre direction.

La défense de l’individu ne veut pas dire maximisation de son égoïsme ou de son L’individu n’est grand que quand il met sa liberté d’homme au service d’une ambition collective. L’année dernière j’ai publié un petit livre sur un personnage que j’aime beaucoup: Clemenceau. Son trajet incarne bien ce dont nous parlons, il est à la fois puissamment individualiste et puissamment attaché à l’idée que chacun est requis par une responsabilité collective, qu’on ne peut se contenter de chercher son bien personnel à l’instar des abeilles de Mandeville, pour aboutir au bien de tous.
L’individu n’est grand que quand il met sa liberté d’homme au service d’une ambition collective
Les sociétés doivent s’organiser pour aller à la rencontre de la liberté du marché et en même temps je suis convaincu que les pouvoirs publics fondés sur l’adhésion des citoyens doivent surplomber le marché. Ils ont vocation à vivre sur un autre rythme que celui des promptitudes du commerce, à voir plus loin, à organiser autre chose et à poser les effets de la volonté générale au dessus des initiatives individuelles. Une fois qu’on a dit cela, se pose la question du comment et surgit un cortège de réflexions à propos du fonctionnement des démocraties. Autant dire un travail infini. Mais cette une ambition est au fondement de toute démocratie efficace. C’est pourquoi je suis un fervent partisan du modèle social européen par différence avec le modèle américain.

Qu’est ce qui a changé selon vous dans la façon dont nous nous représentons l’universel. Diriez-vous du statut de l’universel qu’il est très différent aujourd’hui de de celui que le XVIIIe siècle a pu penser ?

Ce qui est très différent, c’est l’évolution de la science et son accélération (2). Accompagnée d’une formidable ambivalence que les hommes des Lumières ne pouvaient pas prévoir.
Pour Condorcet, la raison s’exerce au service du progrès de la connaissance et ce progrès de la connaissance doit aboutir au progrès de l’humanité. Or, c’est la notion de progrès qui est souvent mise en cause aujourd’hui, même si elle reste vivante en profondeur, comme aspiration fondamentale dans les cœurs et dans les têtes.

En un demi-siècle, on a augmenté incroyablement la capacité de guérir et tout autant la capacité de tuer. On peut à la fois guérir et prolonger la durée de la vie humaine comme jamais auparavant dans l’histoire et en même temps on a de quoi détruire plusieurs centaines de fois la planète. Formidable ambivalence, oui !

Ainsi l’accélération des changements favoriserait notre inquiétude et augmenterait notre perplexité…

En effet. Cette accélération, nous la retrouvons pour ce qui concerne la capacité de faire circuler l’information, par exemple. On est à la fois beaucoup plus proche dans le temps et dans l’espace de tous les autres et en même temps cette sorte d’effacement des distances devient souvent presque insupportable. Au coeur même d’une universalité morale, chacun a besoin d’éprouver le sentiment d’une spécificité, d’une différence, de défendre et d’illustrer une culture, une langue propres.

Il faut se battre pour la diversité langagière, et culturelle non pas au nom de l’universalité, mais au nom de la richesse d’un héritage multiforme. Une réflexion et un combat s’engagent actuellement sur la circulation de l’information par internet. Il y a, vous le savez, cet enjeu considérable que constitue le projet de Bibliothèque Numérique Européenne, qui est parti de la BnF.

Le principal défi de la démocratie aujourd’hui est bien de préserver l’ambition à l’universel tout en sauvegardant les différences.
Cette question se pose avec beaucoup plus d’acuité à cause d’Internet mais cette ambivalence on l’a observée déjà lors l’apparition de l’imprimerie, magnifique progrès, outil de propagation de la culture des monastères et de l’université…Et en même temps telle ou telle langue qui n’a pas su ou pas pu très rapidement être imprimée a été réduite à l’état de patois et écrasée avec la culture qu’elle portait.
En un demi siècle, on a incroyablement augmenté la capacité de guérir
Ambitions inédites et menaces nouvelles : cela se retrouve encore aujourd’hui, c’est une des leçons de notre exposition : l’avenir est fondamentalement ambivalent. Comme les hommes des Lumières nous ne croyons à aucune fatalité. A chaque moment il existe une diversité remarquable de possibles, l’avenir est toujours riche de potentialités multiples puisqu’il n’est écrit nulle part : ce que le dévoiement du communisme ignorait, et sa lucidité et sa capacité d’action et d’invention en furent détruits, après d’immenses douleurs.

Oui, les questions et les réponses qui esquissent le visage de l’avenir se trouvent rarement dans les catéchismes. Et de ce point de vue, je me suis demandé si l’exposition que vous proposiez restituait bien la tension des débats entre philosophes et non-philosophes. Tension souvent ignorée et minimisée par une certaine historiographie catéchisée et qui m’apparaît indispensable pour qui souhaite penser avec les Lumières ?

Ces vingt dernières années en Europe ont mis en effet l’accent plus que naguère sur cette tension intime du XVIIIe siècle. Il n’y a aucune raison de minimiser la violence des affrontements. La génération d’historiens à laquelle j’appartiens s’est davantage confrontée à cette tension en étudiant la période qui a suivi le siècle des Lumières, c’est-à-dire le XIXe siècle, celui des Maistre, des Bonnald… Ces jours-ci, j’ai regardé de près un épisode étonnant qui se rattache à cela, en vue de rédiger un article pour l’Histoire. Savez-vous que Charles X avait souhaité avec son ministre Villèle faire adopter un projet de loi sur le sacrilège ? Il était prévu que celui qui s’en prendrait aux hosties consacrées non seulement serait décapité mais qu’ auparavant, on lui couperait la main. Vous voyez qu’on n’était pas très loin de l’Arabie Saoudite… Il reste, pour répondre à votre question, que notre choix a été de parler des hommes et des femmes des Lumières plutôt que de leurs adversaires. Je dis «des femmes» car nous avons aussi consacré sous l’autorité d’Elisabeth Badinter et de Danielle Muzerelle une exposition à Madame du Châtelet, l’égérie de Voltaire, exposition que je vous invite à visiter sur notre site Richelieu.

propos recueillis par Léon Wisznia

1) Jean-Noël Jeanneney produit sur France Culture l’émission « Concordance des temps », diffusée le samedi matin, entre 10h et 11h.
(2) Jean-Noël Jeanneney, L’Histoire va-t-elle plus vite ? variations sur un vertige, Gallimard 2001

Quelques points dans la vie de Jean-Noël Jeanneney

Normalien, diplômé de Sciences-Po Paris, agrégé d’histoire, docteur es lettres Jean-Noël Jeanneney a 64 ans. Il a consacré une année à un tour du monde financé par la bourse Singer-Polignac, avant d’effectuer son service militaire, puis il a enseigné l’histoire contemporaine à l’Université de Nanterre.
Depuis 1977, il enseigne l’histoire politique et l’histoire des médias à l’Institut d’études politique de Paris. Il est à l’origine d’une motion signée par vingt-trois bibliothèques nationales européennes appelant à lancer des initiatives pour contrer le programme de numérisation de livres lancé par l’américain Google. Il a analysé les problèmes posés par la numérisation du savoir dans un essai intitulé «Quand Google défie l’Europe - Plaidoyer pour un sursaut» (Éditions des Mille et Une Nuits), traduit déjà (ou bientôt) en arabe,allemand,chinois, portugais et anglais.
Avant de présider la Bibliothèque nationale de France (BnF), Jean-Noël Jeanneney a été successivement: président de Radio France et de Radio France Internationale de 1982 à 1986, responsable en 1989 de la célébration - officielle du Bicentenaire de la Révolution française, secrétaire d’État à la Communication de 1992 à 1993.
Entre autres sujets d’étude, Jean-Noël Jeanneney s’est intéressé à la gauche dans «L’avenir vient de loin» (1994) et au pouvoir dans «La République a besoin d’histoire» (2000). Sur les médias, on pourra lire «Le Monde de Beuve-Méry» (1979), «L’argent caché» (1981) et «Concordance des Temps( 2005s). Il est en outre cofondateur de la revue L’Histoire…
Entretien du numéro 01 :
Michel Polac
Entretien du numéro 02 :
Fethi Benslama
Entretien du numéro 03 :
Brigitte Lefèvre
Entretien du numéro 04 : Eric Auriacombe
Entretien du numéro 05 : Michel Serres
Entretien du numéro 06 : Jean-Noël Jeanneney
Entretien du numéro 07 : François Roustang